Respecter l’âge adulte : pourquoi j'ai banni le style "infantile" de mes fiches pédagogiques

Je suis adulte

La "double peine" du matériel pédagogique

Dans mon quotidien d’éducateur technique spécialisé (ETS), je fais souvent le même constat amer : nous demandons à des jeunes adultes de 18 ou 20 ans de se comporter avec une certaine maturité, de gagner en autonomie et de s’insérer professionnellement... mais nous leur mettons entre les mains des outils et supports pédagogiques conçus pour des enfants de 6 ans.

C’est ce que j’appelle la "double peine" : en plus de leur situation de handicap, on impose à l’usager un matériel inadapté et dévalorisant. Mon engagement à travers la création de mes fiches, c'est de briser ce cercle vicieux.

1. Le syndrome du "Petit Lapin" : une entrave à l'autonomie

Pourquoi voyons-nous encore des illustrations enfantines en IMPro, en ESAT, en foyer ou en ULIS ? On pense souvent, à tort, que "simplifier" veut dire "infantiliser".

Pourtant, pour un jeune en situation de handicap mental, l’image est le miroir de son identité. S'il utilise une fiche de cuisine remplie de dessins mignons ou de personnages de dessins animés, on lui renvoie sans cesse le message qu’il est un enfant. Pour gagner en autonomie, il faut d’abord se sentir crédible dans son rôle d’adulte. La Valorisation du Rôle Social (VRS) commence par les outils que nous tendons et mettons à disposition des usagers.

2. Le déclic : l’histoire de Lucas

Je me souviens d'une séance en atelier avec Lucas (le prénom a été modifié), un jeune homme de 19 ans qui préparait son projet d'intégration en appartement thérapeutique.

Ce jour-là, j’avais sorti une ancienne fiche pédagogique. La fiche était efficace sur le plan technique, mais illustrée avec des personnages très "mignons". Lucas a regardé la fiche, puis il m'a regardé, et il a simplement dit : « C’est pas pour moi, c'est pour les petits ça ? Moi, je suis un adulte. »

À cet instant, j'ai compris que j'avais fait une erreur. Son refus n'était pas une opposition à l'apprentissage, mais un acte de résistance pour défendre sa dignité. Ce jour-là, Lucas ne m'a pas seulement demandé de l'accompagner, il m'a réclamé du respect.

3. La Ligne Claire : l'élégance de la sobriété

C’est pour lui, et pour tous les usagers que je croise, que j'ai choisi le style "ligne claire" pour mes illustrations et pictogrammes. Ce choix répond à deux exigences fondamentales :

  • L’accessibilité cognitive : Des traits noirs épais, des contours fermés et des aplats de couleurs. On élimine les ombres et les détails polluants pour que l'œil aille droit à l'information essentielle (le geste, l'outil).

  • La maturité visuelle : C’est un style sobre, proche de la bande dessinée classique ou de l'infographie technique. C’est un support qu’un adulte peut utiliser fièrement en entreprise ou en autonomie sans se sentir décalé.

Conclusion : pour une pédagogie de la dignité

Changer de regard sur le handicap mental, c'est aussi changer nos outils. Proposer des supports sobres et matures n'est pas qu'un choix esthétique : c'est un acte éducatif fort. C'est affirmer que l'accessibilité ne doit jamais se faire au détriment de la dignité.

En tant qu'éducateur technique, ma mission est de donner les clés de l'autonomie. Mais ces clés ne servent à rien si la porte qu'elles ouvrent est celle d'une éternelle enfance. Mes fiches sont conçues pour être des passerelles vers la vie d'adulte.

Et vous, dans vos pratiques, avez-vous déjà ressenti ce décalage entre l'âge de vos usagers et les supports proposés ? Échangeons en commentaires !


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